Tinke
Émile Zola
LA FÊTE DE GERVAISE
L'Assommoir (suite)
A la grande table,
on respirait,
renversé sur les dossiers des chaises.
Les hommes déboutonnaient leur gilet,
les dames s’essuyaient la figure avec leur serviette.
Le repas fut comme interrompu ;
seuls quelques convives,
les mâchoires en branle,
continuaient à avaler de grosses bouchées de pain,
sans même s’en apercevoir.
On laissait la nourriture se tasser,
on attendait.
La nuit,
lentement,
était tombée ;
un jour sale,
d’un gris de cendre,
s’épaississait derrière les rideaux.
Quand Augustine posa deux lampes allumées,
une à chaque bout de la table,
la débandade du couvert apparut sous la vive clarté,
les assiettes et les fourchettes grasses,
la nappe tachée de vin,
couverte de miettes.
On étouffait dans l’odeur forte qui montait.
Cependant les nez se tournaient vers la cuisine,
à certaines bouffées chaudes.
- Peut-on vous donner un coup de main ?
cria Virginie.
Elle quitta sa chaise,
passe dans la pièce voisine.
Toutes les femmes,
une à une,
la suivirent.
Elles entourèrent la rôtissoire,
elles regardèrent
avec un intérêt profond
Gervaise et maman Coupeau qui tiraient sur la bête.
Puis,
un clameur s’éleva,
où l’on distinguait les voix aiguës
et les sauts de joie des enfants.
Et il y eut une rentrée triomphale :
Gervaise portait l’oie,
les bras raidis,
la face suante,
épanouie dans un large rire silencieux ;
les femmes marchaient derrière elle,
riaient comme elle ;
tandis que Nana,
tout au bout,
les yeux démesurément ouverts,
se haussait pour voir.
Quand l’oie fut sur la table,
énorme,
dorée,
ruisselante de jus,
on ne l’attaqua pas tout de suite.
C’était un étonnement,
une surprise respectueuse,
qui avait coupé la voix à la société.
On se la montrait
avec des clignements d’yeux
et des hochements de menton.
Sacré mâtin !
Quelle dame !
quelles cuisses
et
quel ventre !