Rencontre du dimanche

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Saint-Exupéry • TERRE DES HOMMES


TERRE DES HOMMES
Saint-Exupéry


Il y a quelques années,
    au cours d’un long voyage en chemin de fer,
j’ai voulu visiter la patrie en marche 
où je m’enfermais 
pour trois jours,
prisonnier 
pour trois jours 
de ce bruit de galets roulés par la mer,
et je me suis levé.

J’ai traversé 
vers une heure du matin 
le train
dans toute sa longueur.

Les sleepings étaient vides.

Les voitures de première étaient vides.


Mais
les voitures de troisième abritaient des centaines d’ouvriers polonais
    congédiés de France
        et qui regagnaient leur Pologne.

Et je remontais les couloirs
en enjambant des corps.

Je m’arrêtai pour regarder.

Debout sous les veilleuses,
j’apercevais
    dans ce wagon
        sans divisions,
        et
qui ressemblait à une chambrée,
        qui sentait la caserne ou le commissariat,

toute une population 
confuse 
et baratée par les mouvements du rapide.
Tout un peuple 
enfoncé dans les mauvais songes
et qui regagnait sa misère.

De grosses têtes rasées
roulaient
sur le bois des banquettes.

Hommes,
femmes,
enfants,
    tous se retournaient
de droite à gauche,
    comme attaqués
    par tous ces bruits,
        toutes ces secousses
          qui les menaçaient dans leur oubli.

Ils n’avaient point trouvé l’hospitalité d’un bon sommeil.


Et voici qu’ils me semblaient avoir à demi perdu qualité humaine,
    ballottés d’un bout de l’Europe à l’autre par les courants économiques,
    arrachés à la petite maison du Nord,
        au minuscule jardin,
        aux trois pots de géranium 
que j’avais remarqués 
autrefois 
à la fenêtre des mineurs polonais.

Ils n’avaient rassemblé que les ustensiles de cuisine,
les couvertures et les rideaux,
dans des paquets mal ficelés et crevés de hernies.

Mais
    tout ce qu’ils avaient caressé ou charmé,
    tout ce qu’ils avaient réussi à apprivoiser 
en quatre ou cinq années de séjour en France,
        le chat,
        le chien
        et le géranium,
    ils avaient dû les sacrifier
et ils n’emportaient avec eux que ces batteries de cuisine.